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Les sciences sociales à l'épreuve de la situation colonialeDans la définition qu'il propose en 1951 de la « situation coloniale », Georges Balandier note qu'elle « apparaît comme possédant, d'une manière essentielle, un caractère d'inauthenticité ; elle cherche, constamment, à se justifier par une ensemble de pseudo-raisons » 1 .De façon consentante ou à leur insu, les sciences sociales ont contribué à l'élaboration de certaines de ces « pseudo-raisons » et elles ont été assez systématiquement convoquées par les discours de légitimation d'une domination qui se drapait volontiers dans les oripeaux de la rationalité et de la modernité.Elles participent donc à « l'inauthenticité » des sociétés en situation coloniale.Mais Balandier affirme aussi qu'elles sont l'antidote indispensable pour mettre à distance critique le lourd héritage de la domination coloniale et enraciner solidement les indépendances en marche 2 .Dès les années 1960 cependant, cette appréciation ambivalente et nuancée a été disqualifiée par une récusation véhémente des sciences « coloniales » qui permettait aussi de revendiquer des ruptures et des re-fondations en accord avec la relève en cours des générations intellectuelles 3 .Si le procès a déjà été instruit, pourquoi ouvrir de nouveau le dossier aujourd'hui ?Les quatre études de cas proposées ici, par Véronique Dimier sur la spécialisation revendiquée par les administrateurs des colonies, par Frederick Cooper sur les sciences sociales dans le contexte de la décolonisation, par Didier Nativel sur le dialogue heurté entre érudition malgache et érudition coloniale et par Emmanuelle Sibeud sur la seule enquête coloniale réalisée par Arnold van Gennep, montrent que bien des éléments sont encore mal connus qui méritent pourtant d'être versés au dossier.Elles ont en commun de traiter de la domination française sur le théâtre, trop vaste pour offrir une seule scène, de l'Afrique.Ce double cadrage est une restriction assumée qui suscitera, on l'espère, des réponses à partir d'autres théâtres, d'autres formes de domination coloniale.C'est aussi un instrument d'investigation.De l'Algérie à Madagascar, des années 1890 aux années 1960, les contextes, les enjeux et les acteurs changent mais ils ne sont pas étrangers les uns aux autres.Ils appartiennent à des réalités coloniales, certes complexes, mais qui peuvent et doivent être recollées parce qu'elles ne sont ni inorganisées, ni radicalement incommensurables.Ce principe d'unité oblige à substituer à l'accusation abstraite de compromission lancée contre les sciences sociales, des questions plus précises.Quelles sont les disciplines qui s'engagent dans l'analyse ou la gestion de la domination et suivant quelles modalités ?À quel moment et avec quels acteurs ?Dans quel but et suivant quelle interprétation de la domination ?Avec quels résultats ?Ces questions factuelles sont en fait redoutables parce qu'elles renvoient à la façon dont nous construisons nos objets et nous interdisent d'en rester à un commentaire général sur l'inépuisable ambiguïté du rapport entre savoir et pouvoir. 1 BALANDIER, 1951, 50-51. 2 Il parle en 1951 de « pathologie » et insiste sur les « crises » qui traversent les sociétés colonisées pour inciter en particulier les anthropologues et les sociologues à étudier les évolutions contemporaines de ces sociétés et participer ainsi à l'élucidation de leurs transformations.Il réitère cette exhortation en 1955.
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