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Résumé : Le motif du Celte ivre compte parmi les clichés les plus constants de la littérature antique dédiée aux peuples barbares: du IVe s. av. J.-C. au VIe s. apr. J.-C., pas moins d'une trentaine de textes font état du goût des Gaulois pour les boissons alcoolisées, indigènes ou importées, pillées ou acquises au prix fort. Cette réputation semble corroborée par l'archéologie : en Gaule, du vin importé circule dès l'époque du Hallstatt, au VIe s. av. J.-C. C'est à la fin de l'Âge du Fer, aux IIe et Ier siècles avant notre ère, que ce commerce connaît son véritable essor : époque à laquelle des centaines de milliers d'amphores importées d'Italie sont diffusées dans toute la Gaule, attestant l'existence d'un vaste marché indigène, portant sur un volume de plusieurs milliers d'hectolitres de vin par an. Partant du postulat que les origines du phénomène résident dans la structure et l'évolution internes des sociétés gauloises, cette étude s'intéresse aux vecteurs culturels du commerce, à la valeur sociologique du vin, à l'identité de ses destinataires, à ses modalités de consommation et à sa perception par les sociétés indigènes. Elle met l'accent sur l'existence, évoquée dans les textes, de pratiques collectives et rituelles faisant appel aux boissons alcoolisées, sur leur valorisation par les élites indigènes et sur leur utilisation dans les festins et les cérémonies religieuses rythmant la vie publique. Leur mise en évidence s'appuie sur l'analyse taphonomique des dépôts d'amphores, qui porte sur la composition et la distribution spatiale des dépôts, leur mode de formation et les manipulations rituelles dont ils ont pu être l'objet (destructions volontaires, tri, crémation, réutilisations), ainsi que sur leur association avec certains marqueurs à forte connotation sociologique ou symbolique (armement, vaisselle métallique, restes humains, dépôts animaux et autres objets relevant de la sphère cultuelle ou funéraire). La carte de répartition des premières amphores italiques parvenues en Gaule au milieu du IIe s. av. J.-C. illustre une reprise des contacts avec le sud après plus de deux siècles d'interruption des échanges commerciaux, qui semble s'effectuer indépendamment de toute contrainte extérieure ; bien antérieurement, en tous les cas, à la création de la Province de Narbonnaise, vers 120 av. J.-C. Ce constat s'applique également au déclin de ce commerce : le milieu du premier siècle avant notre ère connaît une chute brutale des importations qui semble s'amorcer dès avant la Guerre des Gaules. Le phénomène semble atteindre très rapidement l'ensemble du territoire, sans qu'il soit possible de dégager une « logique » géographique ou historique qui en régisse la progression. L'existence de ressources naturelles ou la position stratégique des régions importatrices, pas plus que leurs prédispositions politiques à l'égard de Rome, ne semblent constituer le facteur déterminant de cette diffusion. Les nécessités politiques et sociales, l'héritage culturel de chaque peuple, y mimaient sur les strictes contingences naturelles et logistiques. L'initiative des échanges incombait à des sociétés gauloises indépendantes, qui définissaient en amont et en aval les modalités de sa consommation. Ces observations vont à contre courant des schémas économiques et historiques existants : elles inscrivent les origines du commerce dans la demande indigène, plutôt que dans l'offre commerciale romaine. La quantification des découvertes, l'analyse statistique du mobilier funéraire et la prise en compte d'ensembles clos épargnés par le brassage inhérent aux grands sites d'habitat, confortent l'essence aristocratique du vin et de ses rituels : de la fin du IIIe à la fin du Ier siècle avant notre ère, amphores vinaires et ustensiles de banquet demeurent l'apanage de l'élite guerrière, au même titre que le dépôt de char ou le port d'armes. Les tombes comme les habitats ruraux ne livrent aucun indice d'une « démocratisation» du produit, qui irait dans le sens d'un partage croissant des importations et d'une généralisation du vin à toutes les couches de la population. Ils laissent, en revanche, entrevoir plusieurs degrés hiérarchiques : du sommet du corps social, habilité à organiser et présider les cérémonies, détentrice d'ustensiles destinés à la préparation et au service collectif des mets et des boissons, aux simples convives autorisés à y participer, avec leurs accessoires personnels. Contrairement à une idée très répandue, il apparaît clairement que la diffusion du vin n'est pas liée à celle du symposium gréco-romain : ses accessoires (simpula, situles, cruches, patères, bassins en bronze, cratères et services à boire en vaisselle campanienne) n'apparaissent, en dehors de la Narbonnaise, qu' à une date très tardive, postérieure à la conquête romaine et plus d'un siècle après l'arrivée des premières amphores vinaires. Grands chaudrons, landiers en fer et paires de seaux, en revanche, témoignent de l'attachement à une tradition festive archaïque, délaissée depuis longtemps dans le monde gréco-romain. Le conservatisme propre au banquet celtique, qui intègre le vin sans modifier ses prescriptions alimentaires, se traduit également par l'absence d'autres produits méridionaux (huile ou saumures). Les amphores restituent l'image d'un produit importé indépendamment des usages et de l'idéologie qui l'entouraient dans sa culture d'origine. Sa consommation revêtait une toute autre dimension culturelle qu'au sud des Alpes et ne participait pas primaire- ment de la sphère alimentaire ou physiologique. Elle répondait à un choix conscient et sélectif, opéré par des sociétés indigènes habituées aux boissons fermentées locales (bière et hydromel). La permanence des accessoires du banquet traditionnel montre qu'il ne se substitue pas à leur consommation : il vient s'y greffer, dans le cadre de rituels préexistants. Suggérée par les textes, l'utilisation du vin importé dans les pratiques religieuses de la fin de l'Âge du Fer constitue désormais une réalité archéologique tangible. Fil conducteur et « révélateur » de ces pratiques, les amphores s'inscrivaient au coeur d'une symbolique assimilant, par métonymie, le contenant à son contenu, le produit aux effets qu'il engendre. L'étroite analogie de traitement qui unit ces dépôts à d'autres catégories d'offrandes éclaire leur présence systématique sur les grands sanctuaires de Gaule tempérée. Le vin y était mis en valeur, au travers de rituels calqués sur ceux infligés aux autres offrandes : par les mutilations volontaires dont elle est l'objet, les rites de crémation, de sélection minutieuse des parties et d'enfouissement, sous forme de dépôts organisés, l'amphore se mue en véritable objet de consécration. Leur contenu était consommé lors de grands festins, décrits de manière détaillée dans les textes antiques et matérialisés par ces milliers de tessons d'amphores et d'ossements accumulés dans de grands fossés d'enclos ou dans l'enceinte des sanctuaires. Leur mode de dépôt atteste la consommation simultanée, par une communauté nombreuse, de grandes quantités de nourriture et de boisson: hectolitres de vin et/ou de bière, morceaux de choix prélevés sur de jeunes porcs ou de jeunes moutons, céréales... Ces festins mettaient en oeuvre des accessoires spécifiques, ustensiles de cuisson et vases métalliques, réservés à la sphère collective plutôt que domestique. Certains d'entre eux, comme les chaudrons, revêtaient une fonction liturgique : découpe et cuisson des viandes, mélange solennel des boissons, la pratique conjointe du repas et du sacrifice s'assortissait de rites précis, accomplis en préalable à l'acte de consommation, ou lors de sa conclusion. Les libations de vin offertes en l'honneur des divinités ou des défunts y représentent une pratique aussi centrale que dans la liturgie gréco-romaine. Offrandes d'amphores pleines, déposées ou précipitées au fond de cavités en offrande à la terre, ou libations partielles, elle bénéficie, sur les sanctuaires, d'indices archéologiques concrets : puits, fosses, rigoles et conduits destinés à canaliser un liquide dans le sol, associés à de grandes quantités d'amphores, trouvent un équivalent direct dans les bothroi connus sur les sanctuaires de Grèce archaïque. Les mêmes dispositifs sont intégrés à l'aménagement de certaines sépultures, où ils servent à l'alimentation du défunt post mortem. Festins et libations s'accompagnaient d'autres manipulations infligées aux reliefs et aux accessoires du banquet, régies par des normes rituelles strictement observées, à des centaines de kilomètres de distance. Le bris des amphores, à l'aide d'armes ou d'outils, en constitue l'étape la plus reconnaissable. L'état de fragmentation extrême de certains dépôts indique une volonté d'anéantissement systématique, qui s'apparente au bris rituel infligé aux offrandes métalliques retrouvées sur les sanctuaires : tessons d'amphores et pièces d'armement y présentent souvent les mêmes traces d'impacts de lame ou de percussion. Ce geste sacrificiel visait à consacrer les reliefs du festin, à détruire définitivement l'ensemble des biens et des accessoires investis, à l'usage exclusif des divinités et/ou des organisateurs de la fête. Le décolletage des amphores par « sabrage », attesté par la découverte de cols bouchés et d'impacts de coups de lame, évoque un rite de décapitation symbolique du récipient. La séparation et la sélection minutieuse des panses et des cols peut être interprétée à la lumière des rites de démembrement des dépouilles connus sur les sanctuaires du nord de la Gaule. Ce parallèle est renforcé par le dépôt conjoint, sur certains sanctuaires, d'éléments de cols et de crânes ou a contrario, d'un corps décapité environné d'amphores décolletées. Vraisemblablement inspiré par la forme anthropoïde de l'amphore, cette pratique trahit le lien plus général qui unit, chez les Celtes, valeur supérieure du crâne et effets de l'alcool (crânes sciés et casques utilisés comme coupes à b
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