Jean Price-Marx, Ainsi parla l'oncle.Essais d'ethnographie (1928) 18 L'oncle Bouqui Jean Price-Marx, Ainsi parla l'oncle.Essais d'ethnographie (1928) 19 « Les vieux Bassoutos (peuple de l'Afrique Australe) prétendent que si on dit les contes le jour, une gourde tombera sur la tête du narrateur ou que sa mère sera changée en zèbre ».Voilà un point de repère pour l'Afrique 2 .Mais en Irlande aussi, on croit que cela porte malheur 3 .De quel côté donc faut-il chercher l'origine de notre coutume ?Est-ce d'Afrique ?Est-ce d'Europe ?D'autre part, nous commençons nos contes par un « cric » auquel l'auditoire répond « crac ».Cette tradition nous vient en droite ligne de l'époque coloniale.Elle est très propre aux marins bretons et très répandue dans toute la Bretagne et vous savez si nous avons eu un grand nombre de Bretons à St-Domingue.Méfions-nous, cependant.Sur la côte des esclaves, le narrateur annonce aussi son récit par un « alo » auquel l'auditoire répond « alo ».N'y aurait-il pas dans notre préférence du premier mode d'expression qu'une simple substitution de mots sans qu'il y ait eu une égale mutation de coutumes ?Nous le croyons sans peine d'autant que, de façon générale, nous modifions la morphologie des contes dont nous nous emparons avant même que d'agir sur les matériaux dont ils sont faits.C'est ainsi, par exemple, que pour imposer au conteur un nombre déterminé de récits, au « cric-crac » succède une autre interrogation.Time, Time ?Alors, selon que le narrateur est plus ou moins bien disposé à gratifier l'assemblée de un ou de plusieurs récits, il acquiesce à la demande en répliquant : « Bois », ou « Bois sèche ».Le dialogue se poursuit.-Combien li donné ?-Rien, ou bien 1, 2 ou plusieurs, Jean Price-Marx, Ainsi parla l'oncle.Essais d'ethnographie (1928) 22 N'auraient-ils pas fourni les principaux éléments dont est fait le personnage de Bouqui par leurs travers et le côté inassimilable de leur tempérament si différent des autres nègres promptement fondus dans la masse indistincte des esclaves ?N'auraient-ils pas été à cause de cela les victimes désignées à la raillerie des autres ?Quoiqu'il en soit, la signification du symbole a du évoluer a mesure que le souvenir du régime colonial s'atténuait dans la tradition populaire ; et c'est maintenant seulement qu'il nous paraît représentatif d'une certaine force faite de patience, de résignation et d'intelligence tel qu'il est possible d'en déceler l'expression dans la masse de nos paysans montagnards.D'autre part, Bouqui et Ti Malice peuvent bien être des noms transposés d'animaux.Vous savez quelle place tiennent les bêtes dans la formation des personnages de fables, de contes et de légendes sur toute la surface du globe.Rappelez-vous seulement le rôle assigné au compère Renard, fin croqueur, passé maître en tromperie, et le pauvre Baudet borné, stupide, « empêtré dans son enveloppe brute » et si bonne créature malgré tout, que le génie de La Fontaine a tirés des contes préhistoriques de la vieille Europe pour les immortaliser dans ses fables.Eh !quoi ?me direz-vous, allons-nous établir une comparaison quelconque entre de telles fables et nos contes ?J'y vois mieux qu'une comparaison, il y a peut-être une filiation entre eux !D'abord n'est-il pas étrange que, en ce qui concerne la dénomination des personnages, nos paysans du Nord appellent Ti Malice indifféremment « Compère Lapin ou Maître Ti Malice ?».Mais, en outre, nos congénères d'Amérique n'ont-il pas, eux aussi, choisi le lapin ou le lièvre comme l'emblème de la ruse ?Sur la plus grande partie du continent noir, le lièvre n'est-il pas considéré comme le type génial de la finesse tandis que l'antilope caractérise la sottise et la bonasserie ?D'autre part, n'est-il pas curieux que Sir Harry Johnstone un des plus savants africologues anglais, dans son magnifique Livre sur le Libéria 5 , relate qu'il y a une remarquable similitude de facture dans tous les contes où les animaux sont pris comme héros et qu'on débite dans toute l'Afrique noire du Sénégal au pays 5 Sir Harry Johnstone.Liberia, 2 vol.Jean Price-Marx, Ainsi parla l'oncle.Essais d'ethnographie (1928) 23 des Zoulous, de la Colonie du Cap au Soudan égyptien ; que ces contes sont de la même famille que ceux de l'Afrique du Nord, qu'ils proviennent de la même source que les fables d'Esope de la Méditerranée orientale ; qu'il y a une ressemblance frappante dans la structure, le choix du sujet des contes africains et des contes des classes populaires des pays de l'Europe tels qu'ils sont parvenus jusqu'à nous par les délicieuses versions du bas allemand et du wallon... Ah !voyez-vous, de quelle glorieuse parenté peuvent se réclamer notre Bouqui et son impayable compère Ti Malice.L'un et l'autre sont les porte-parole de nos doléances et de.nos amertumes, l'un et l'autre sont significatifs de nos habitudes d'assimilation.Ne vous en moquez pas trop et surtout ne les dédaignez pas.Ne rougissez ni de la rondeur niaise de l'un, ni de la finasserie de l'autre.Ils sont à leur manière ce que la vie nous offre partout sur le globe de balourdise, de vanité puérile et d'habileté cauteleuse.Ils sont représentatifs d'un état d'esprit très près de nature sans doute, non point parce qu'ils sont nègres, mais parce qu'ils ont été pétris dans la plus authentique argile humaine.Ils doivent donc nous être chers parce qu'ils ont longtemps amusé notre enfance, parce que, maintenant encore, ils font jaillir la première étincelle de curiosité dans l'imagination de nos rejetons, et enfin parce qu'ils satisfont en eux ce goût du mystère qui est l'un des magnifiques privilèges de notre espèce.Qu'ils ne soient cependant ni les plus pittoresques créations de l'imagination populaire, ni même la plus savoureuse expression de ses gaillardises, c'est ce dont il est facile de se rendre compte par les traits salés dont on charge certains animaux de notre entourage de colorer les fictions dont ils sont partie intégrante.Connaissez-vous l'aventure qui advint à « Macaque » certain jour ?Haut perché, sur un arbre, au bord de la route, il observait la foule des paysans qui s'acheminaient vers le marché de la ville.À une bonne femme restée en arrière bien que trottinant, diligente sous son fardeau, allait toute sa sympathie, peut-être même un peu de sa pitié, car, Macaque, volontiers malin, voire espiègle, devinait au visage épanoui de la paysanne que celle-ci comptait tirer de mirobolants bénéfices de l'énorme calebasse qu'elle avait sur la tête.Et de quoi cette calebasse était-elle pleine ?Jean Price-Marx, Ainsi parla l'oncle.Essais d'ethnographie (1928) 24 Telle est la question que se posait Macaque.Et son imagination allait trottinant cependant que trottinait la paysanne sous son fardeau.Or, juste au pied du chêne ou Macaque, haut perché, cherchait à pénétrer la pensée humaine, la pauvre femme heurta une pierre et soudain la calebasse tomba, se rompit, laissant glisser en nappes dorées le miel qu'elle contenait.-Mon Dieu !Quelle misère !fit la paysanne éplorée... Macaque entendit et retint.Des deux termes il ne connaissait qu'un seul.Il connaissait bien le bon Dieu dont il avait eu d'ailleurs à se louer de l'avoir crée, lui, Macaque, un peu à la ressemblance de l'homme, manière de sousgermain, peut-être.Mais jusque-là, il ne connaissait pas encore la misère.Il descendit donc promptement de son observatoire et dare-dare s'empressa de lier connaissance avec cette chose qui semblait si précieuse.Prudemment, il flaira la matière, puis en goûta... -Fichtre !C'est succulent, se dit-il.Et sur le champ, Macaque résolut d'aller trouver le bon Dieu pour que le Créateur lui fit don d'un peu de misère.Il partit, marcha longtemps, longtemps, traversa maintes savanes, enfin, à la nuit tombante, Il arriva devant une porte fermée, Sous laquelle passait un jour mystérieux, C'était l'endroit sacre, c'était l'endroit terrible …………………………………………………………….…….. De derrière la porte, on entend l'hosanna... Les anges furent stupéfaits de la démarche téméraire de Macaque.Dieu étant en conférence, ce fût l'Archange St-Michel, alors chef du protocole céleste, qui reçut l'auguste visiteur et lui remit, de la part du Père Eternel, un gros Jean Price-Marx, Ainsi parla l'oncle.Essais d'ethnographie (1928) 25 sac pesant en lui recommandant de façon expresse et formelle de ne l'ouvrir qu'au milieu de l'une des savanes qu'il venait de traverser.. Macaque, guilleret, joyeux, repartit enthousiasme.Dès qu'il parvient au lieu désigné, il satisfit sa curiosité.Horreur !Ce sac ne contenait qu'un chien !Macaque détala avec la rapidité de l'éclair.Hélas !le chien, bon coureur, le tint de près, chauffant de son souffle l'arrière train du grand curieux.Course inénarrable, en vérité dans son échevellement fantastique.Enfin, grâce à de savantes péripéties, Macaque devança l'hôte incommode et atteignit l'habitation d'un Hougan 6 .-Ouf !Docteur, je vous en prie, donnez-moi quelque chose qui puisse me permettre de débarrasser l'univers de cette sale engeance qu'est la race des chiens.Figurez-vous... Et il narra sa mésaventure.-Je veux bien, répliqua le hougan.Apres tout, c'est très simple.Il suffit que vous m'apportiez... « telle chose de telle manière » ... d'un chien, n'importe lequel, du premier venu.Vous comprenez, n'est-ce pas, et avant que le coq ait chanté trois fois, je vous affirme qu'il ne restera plus un chien, plus un seul sur toute la planète.-Rien que ça.Mais alors, disons que c'est bientôt fait, acquiesça Macaque.-Et immédiatement, il se mit en campagne.Deux jours, puis trois, puis cinq se passèrent avant que Macaque reparut chez le hougan, muni d'un récipient fermé.L'homme de l'art le décacheta, huma le contenu et dit a son hôte : -Ecoutez, mon ami, « cela » a je ne sais quel parfum que je crois déceler.Ah 1 je vous préviens.Si « cela » vient d'un chien, tous les chiens mourront ; mais si « cela » vient d'un Macaque, tous les Macaques mourront !6 Le hougan est le nom du prêtre dans la religion du vaudou.Il est en même temps
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