Parmi les défis que pose l'analyse des univers coloniaux et post-coloniaux figure la difficulté de rendre compte de l'existence simultanée, dans des situations de conflit, de relations de coopération entre colonisateurs et colonisés.Autrement dit, comment analyser l'existence de ponts par-delà le fossé colonial ?C'est précisément cette question qui est au cœur du texte dont nous présentons ici une traduction.Analysis of a social situation in modern Zululand est un des textes les plus connus de l'anthropologue sud-africain Max Gluckman (1911-1975).Fils de Juifs russes immigrés à Johannesburg, Gluckman étudie le droit, puis l'anthropologie, à l'université de Witswatersrand.Après une enquête de terrain au Zoulouland de 1936 à 1938, il poursuit ses recherches en Rhodésie du Nord au sein du Rhodes Livingstone Institute, qu'il dirigera de 1942 à 1947.En 1949, il devient professeur d'anthropologie sociale à l'Université de Manchester.Il est la figure principale de « l'école de Manchester », qui développa des recherches originales sur les transformations des sociétés africaines, notamment sous l'impact de l'urbanisation et de l'industrialisa-tion (Gluckman 1945; Werbner 1984; Schumaker 2001).Cet article devint, sous son surnom de « the Bridge », un classique de l'anthropologie.Il est pourtant resté méconnu en France, d'abord parce que, non traduit, il a été finalement très peu accessible 1 .En quoi la description des événements accompagnant l'inauguration en 1938 d'un pont d'intérêt local dans une zone périphérique de l'Afrique du Sud peut-elle retenir le lecteur d'aujourd'hui?Cette apparence modeste est trompeuse: elle dissimule à la fois une innovation majeure pour les sciences sociales et une critique radicale de la politique de ségrégation en Afrique du Sud.Le caractère exceptionnel de cet article tient au fait qu'il opère une triple rupture avec l'approche anthropologique ordinaire : le statut de la description ethnographique; le fait de prendre pour objet le changement social et le contact culturel en situation coloniale ; enfin, la définition de l'unité d'analyse.La minutie avec laquelle Gluckman décrit les événements auxquels il participe le 7 janvier 1938 peut sembler de prime abord excessive : est-il nécessaire de nous donner Max Gluckman (1940) : « Analysis of a social situation in modern Zululand » Traduit de l'anglais par Yann Tholoniat pp.119-155 « Le Pont » ou l'ethnographie des interdépendances comme critique de la ségrégation coloniale* Présentation de Benoît de l'Estoile
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