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Dans l'atelier des faussaires.Luc de Túy, Rodrigue de Tolède, Alphonse X, Sanche IV : trois exemples de manipulations historiques (León-Castille, XIII e siècle) Quelle joie de participer à la première rencontre qui se soit jamais tenue sur l'œuvre de Luc de Túy !Il n'est pas si loin le temps où, écrivant Les Juges de Castille et même quelques articles postérieurs, je formais chaque fois le vœu qu'un chercheur s'intéressât à cet homme qui, dans la première moitié du XIII e siècle, réinventa -avec quel astucieux aplomb !l'histoire d'Espagne et l'art de la rapporter.Lorsque Luc de Túy se met à l'ouvrage, peu avant 1236, l'historiographie royale est presque morte en León comme en Castille.Longtemps après le travail des fondateurs asturiens, dont la Chronique d'Alphonse III avait, au tournant des IX e et X e siècles, couronné l'effort, la suite léonaise du XI e siècle et de la première moitié du XII e -Chronique de Sampiro, Corpus pélagien, Historia silensis -avait amené, aux environs de 1160, dans la Rioja castillane, une belle et claire synthèse : la Chronica najerensis.Peu avant, le royaume léonais avait encore produit la Chronica Adefonsi imperatoris, première chronique post-wisigothique entièrement consacrée à un règne, qui prolongeait en fait, par un récit contemporain des faits d'Alphonse VII, le savoir historiographique traditionnel.Ensuite, plus rien ou presque pour près d'un siècle.Seul le Liber regum, mais en Navarre et avant 1194, témoigne de la persistance d'une activité historiographique.Encore s'agit-il, pour l'essentiel, d'un résumé de chroniques, habilement agencé, certes, mais étroitement tributaire de l'art ancien de la généalogie royale.La composition du Liber, dont le titre usuel masque l'avènement majeur qu'il constitue, celui d'une historiographie en langue vernaculaire, traduisait pourtant le souci de diffuser plus largement l'histoire des rois.Mais en León et en Castille -si l'on excepte, pour cette dernière, l'activité des annalistes -rien jusqu'à Luc, rien entre 1160 et 1236, date d'achèvement du Chronicon mundi.Un long silence historiographique couvre presque l'entier du règne, sous tous rapports si important, d'Alphonse VIII (1158-1217) 1 et les vingt premières années de celui de Ferdinand III.Vers 1220 encore, l'archevêque de Tolède Rodrigue Jimenez de Rada, appelé, pourtant, à être le plus grand historien du XIII e siècle espagnol, se contente de faire traduire dans l'atelier de sa cathédrale le Liber regum du navarrais au castillan.Or, voici que tout change en 1236.L'année où le Léonais Luc de Túy met fin à son Chronicon voit aussi l'achèvement de l'anonyme Chronique latine des rois de Castille.Dès 1243, en Castille également, Rodrigue Jimenez de Rada conclut le De rebus Hispaniae, qu'il parachèvera en 1246.Peu après 1270, l'atelier historiographique d'Alphonse X le Sage est près d'achever l'Estoire d'Espagne et a entrepris la composition d'une Grande et générale estoire, le reste du règne étant occupé par la continuation ou la refonte de ces œuvres ambitieuses.Ainsi, après un silence de près d'un siècle, cinq chroniques royales dont une universelle en guère plus de trente ans !Cet essor n'est pas sans lien avec un contexte politique : l'union -non dépourvue de rivalité et surtout de discordances de toutes sortes -du León avec la Castille à partir de 1230, l'expansion fulgurante de ces deux royaumes aux dépens des almohades puis des taïfas dans le deuxième quart du XIII e siècle, le renforcement de la royauté, son application à consolider les bases d'un État.Mais ce lien s'établit par l'intermédiaire des hommes et c'est, en l'occurrence, bien souvent la relation humaine -intellectuelle, « naturelle », politique -entre personnalités qui a d'abord décidé de la prolifération des textes, de leur sens et de leurs contrastes.Luc de Túy, Rodrigue de Tolède et Alphonse X le Sage -auxquels j'ai ajouté, parce qu'il suscite, non loin de ce premier trio, autour de 1289, une révision fort intéressante de l'Estoire d'Espagne, Sanche IV (et sa femme Marie de Molina, dont l'influence politique, non seulement au long du règne de son époux mais encore sous ceux de son fils Ferdinand IV et de son petit-fils Alphonse XI, fut si déterminante que l'on parle aujourd'hui de « molinisme » pour désigner une idéologie politique qui baigne près d'un demi-siècle de l'histoire de la Castille), voilà -si on laisse de côté la Chronique latine, dont le castillanocentrisme est souverainement intéressant mais qui fut sans influence sur 1. Sur l'activité culturelle à la cour d'Alphonse VIII, voir notamment Adeline RUCQUOI, « La royauté sous Alphonse VIII de Castille », Cahiers de linguistique hispanique médiévale, 23, 2000, p. 215-241. notre tétralogue et qui ne traite pas des thèmes sur lesquels nous nous pencherons -, voilà les auteurs et les patrons dont les relations permettent de comprendre les enjeux et de saisir le sens d'œuvres historiquement indissociables et qui, en chaîne, se sont motivées l'une l'autre.Les illustrations de ce jeu de reprises et de contrastes, ainsi que des conflits d'intérêts et des combats doctrinaux qu'ils traduisent, seraient innombrables.Nous en examinerons trois qui ressortissent à différents domaines de préoccupation.L 'E 2 Plaçons-nous donc en 1236.Le roi Ferdinand III, qui règne en Castille depuis 1217 et en León depuis 1230, vient de prendre Cordoue, l'ancienne capitale du califat d'Espagne.Cette conquête, si symbolique, vient couronner un mouvement d'expansion sans précédent.Depuis 1224, où fut prise Quesada, il ne s'est guère passé d'année qui n'ait vu tomber aux mains des chrétiens une ville importante :
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